Appel à articles pour un dossier à paraître dans Revue des sciences de l’éducation de McGill « Didactique des diversités, diversité des didactiques »

2021-07-08

Le dossier intitulé Didactique des diversités, diversité des didactiques réunit des contributions qui étudient la manière dont la diversité au sens large est prise en compte dans l’enseignement pour former le citoyen des temps actuels et futurs. Si les pays l’Amérique du Nord et plus largement ceux de la sphère anglo-saxonne reconnaissent l’existence de minorités sur leur sol et leur accordent des droits spécifiques, d’autres pays, comme la France, ont construit l’identité du citoyen sur l’équation entre un seul peuple, un seul État et une seule nation. Cette équation a longtemps fait prévaloir l’indifférence aux différences dans l’éducation. Le présent dossier prend pleinement acte que la pluralité des identités culturelles qui composent tous les pays du monde est une donnée universelle. Il se propose d’en étudier les implications pédagogiques et didactiques.

Le mode d’intégration sociale décrit par Émile Durkheim au début du XXsiècle consistait principalement à inculquer à l’élève les normes d’un ensemble social intégré autour de principes communs donnés comme préalables, tels que l’égalité des droits civiques, la liberté individuelle, la neutralité de l’éducation à l’égard de la liberté de conscience des personnes (Dubet, 1995; Durkheim, 2014). Or cette approche a été remise en cause par les sociologues interactionnistes, anglo-saxons d’abord (Goffman, 1983). Pour ceux-ci, c’est l’activité des femmes et des hommes dans la société et l’ensemble des interactions entre les personnes qui créent le lien social et les conditions du vivre ensemble dans une société plurielle. Ainsi peut-on dire que les individus se construisent autant qu’ils participent à l’élaboration du social et de ses normes (Corcuff, 2017).

La formation du citoyen, objet principal d’étude de ce numéro, réunit donc plusieurs aspects sociaux, sociétaux et institutionnels de la question des diversités. La définition de la citoyenneté s’enrichit de dimensions nouvelles, telles que la capacité de s’orienter dans des univers où coexistent plusieurs discours de vérité et plus largement la capacité d’agir (empowerment) dans une société dont les références culturelles sont aussi diverses que les communautés qui la peuplent. Ainsi assiste-t-on au renouvellement du cosmopolitisme correspondant à la conjoncture de globalisation, dans un contexte international marqué par la montée des tensions interculturelles, interreligieuses et des incertitudes sanitaires (Garnier, Malet et Derouet, 2020; Malet et Garnier, 2020).

Du coté des diversités sociales, la charnière des XXe et XXIe siècles a été marquée par une évolution des politiques d’éducation liées à la prise en compte de la diversité sous différents aspects : genre et orientation sexuelle, origine sociale, ethnie, langue, culture, religion, état de santé, âge, territoires de résidence ou territoires d’origine. Leurs objectifs s’en sont trouvés profondément reformulés : le projet d’intégration sociale doit désormais se développer dans la reconnaissance des différences. Mais au-delà, la diversité sociétale s’exprime à travers l’accélération de la circulation des savoirs, de la mobilité des hommes tandis que la spécification des lieux et des territoires par diverses instances a démultiplié et fragmenté les processus d’intégration sociale et politique selon plusieurs échelles—locales, régionales, nationales, transnationales—et selon plusieurs registres de normes, civiques, religieuses, linguistiques, sociales.

Du coté institutionnel, la diversité nécessaire à la prise en charge des grandes évolutions sociétales telles que la mondialisation et la reconnaissance des diversités s’accommode partiellement de la forme scolaire et des disciplines telles qu’elles se présentent. En France par exemple, une des réponses a semblé résider dans le développement des « éducations à » (« à l’environnement et au développement durable », « à la santé », « à la sexualité », « à l’alimentation », « à la sécurité », « à la citoyenneté », etc.), qui apparaissent dans les années quatre-vingt (Barthes, Lange et Tutiaux, 2017) et qui sont aujourd’hui relayées dans la logique des « parcours éducatifs ». Au Canada, une séparation trop étanche entre les disciplines paraît incompatible avec la préparation des futures générations à devenir des êtres humains vivant en société, socialement émancipés, aptes à réfléchir et à porter des regards critiques sur la société et à comprendre la complexité du monde (Lenoir, Larose et Lessard, 2005; Turner 2000). Dans cette perspective, les acteurs éducatifs proposent le développement de l’interdisciplinarité. Du coté anglo-saxon, les champs des « cultural studies » (Ang, 2007) ou « political studies » (Håkansson et coll., 2017) ou encore les « controversial issues » (Levinson, 2017) viennent compléter le panel.

En introduisant la diversité sociale, sociétale et institutionnelle comme mode de réflexivité des problématiques éducatives, le dossier thématique se propose de donner sens à des savoirs multiples destinés à des publics de plus en plus divers, de plus en plus éloignés de la culture académique. Il s’agit aussi de repenser l’interdisciplinarité, qui bouscule la forme scolaire à laquelle nombre d’acteurs et d’usagers de l’école demeurent attachés. Guy Vincent avait défini la forme scolaire par des caractères invariants, dans tout l’occident moderne, remontant au XVIe siècle et aux écoles chrétiennes qu’à théorisées Jean-Baptiste de la Salle au XVIIe siècle. Aujourd’hui, plusieurs de ces caractères sont interrogés ou remis en question, non seulement en France mais dans tous les pays qui ont vu l’instauration d’une forme scolaire : le découpage des savoirs scolaires en disciplines, la discipline au sens strict, qui prépare les futurs citoyens à l’obéissance au pouvoir politique, mais aussi la séparation des âges, des temps, et des espaces : les temps scolaires séparés du temps de la vie personnelle, familiale, et économique; l’âge de la formation initiale qui précède l’âge de la production ; l’espace scolaire séparé de l’espace social. Repenser ces différents aspects se traduit notamment par l’introduction de nouvelles problématiques curriculaires propices à la reconnaissance des diversités (Barthes, 2018 ; Garnier, 2018; Vincent et Lahire, 1994).

Aujourd’hui, pour répondre aux diversités et faire sens, il apparaît nécessaire de diversifier les approches didactiques, d’intégrer et écologiser les disciplines à des questions qui ouvrent vers le sociétal et le territoire, de confronter les approches théoriques et méthodologiques diverses, de mettre en évidence les capacités d’initiative des acteurs de l’éducation formelle et non formelle, mais aussi la diversité des besoins de formation et d’accompagnement, d’intégrer la question de la diversité des publics en didactique et in fine de montrer les possibles de la diversité des didactiques. Quelles sont les conséquences de ces nouveaux enjeux de formation sur la transmission des savoirs impliqués? Les frontières doivent-elles devenir poreuses pour envisager une « éducation à la diversité », qui ne renonce pas, cependant, à l’objectif de l’émancipation sociale par l’école ou à l’acquisition d’une culture commune qui fonde le lien social?

Les articles de ce dossier pourront appartenir à trois sous-ensembles :

(1) la didactique des diversités ;

(2) la diversité des didactiques ;

(3) l’éducation à la diversité

Dans la catégorie de la didactique des diversités, on étudiera la façon dont certaines questions vives ou sensibles sont abordées en classe devant un public pluriculturel, pluriconfessionnel, pluriethnique. Dans la catégorie de la diversité des didactiques, les articles exploreront la manière et les modalités didactiques par lesquelles l’introduction dans le curriculum scolaire des évolutions sociétales amène à reformuler les approches didactiques classiques. Enfin, l’ambition de ce dossier conduit à proposer un troisième sous-ensemble intitulé l’éducation à la diversité qui est destiné à étudier les complémentarités entre la didactique des diversités et la diversité des didactiques pour aller vers la compréhension de ce que pourrait être une éducation à la diversité.

Types d’articles acceptés pour ce numéro thématique

  • Articles conventionnels de revue (jusqu’à 8000 mots). Contributions inédites à la théorie, à la pratique et à la recherche, ces textes sont susceptibles d’intéresser autant les chercheurs du domaine, les étudiants que les professionnels. Ils doivent être très bien rédigés et respecter des standards intellectuels élevés.
  • Essais et revues de littérature (entre 4000 et 6000 mots). Survols de domaines de recherche particuliers, de traditions théoriques précises, etc., ces textes constituent une introduction spécialisée à un sujet et sont destinés aux chercheurs et professionnels peu ou pas familiers avec le domaine.

Envoi des propositions d’articles

Tout projet de contribution devra être envoyé à Souâd Zaouani-Denoux (souad.denoux@wanadoo.fr) et Richard Wittorski (richard.wittorski@univ-rouen.fr) et ainsi qu’en ligne par le site de la RSÉM afin que soit donné un accord de principe. Les projets d’article (sous la forme d’un résumé d’environ 2500 caractères) seront reçus jusqu’au 15 Octobre. Il sera procédé à des arbitrages pour éviter un déséquilibre éventuel entre les axes qui composeront le dossier. Après accord de principe, chaque contribution développée devra ensuite être envoyée en ligne sur le site de la RSÉM (http://mje.mcgill.ca/about/submissions#onlineSubmissions) en indiquant clairement son lien avec le numéro thématique : travail, formation et professionnalisation. Les soumissions ne respectant pas les directives seront retournées aux auteurs.

Calendrier

Publication de l’appel : début juillet ;

Délai pour soumettre un projet d’article d’une demi-page : deux mois ;

Date limite pour soumettre l’article complet : 31 octobre 2021.

Pour plus d’informations : http://mje.mcgill.ca/about/submissions.

Langues du numéro

Français et anglais

Bruno Garnier et Angela Barthes

Références

Ang, I. (2007). Cultural Studies. In Bennett, T., & Frow, J. (dir.). (2008). The Sage handbook of cultural analysis. Oxford : Sage.

Barthes, A. (dir.). (2017). Dictionnaire critique des enjeux et concepts des « éducations à ». Paris : L’Harmattan.

Barthes, A. & Alpe, Y. (2018). Les « éducations à », une remise en cause de la forme scolaire ? Carrefours de l’éducation, 45(1), 23.

Corcuff, P. & Singly, F. de. (2017). Les nouvelles sociologies: entre le collectif et l’individuel. Paris : Armand Colin.

Dubet, F. (1995). Sociologie de l’expérience. Paris : Éditions du Seuil.

Durkheim, É. (2014). L’évolution pédagogique en France (3e édition). Paris : PUF.

Garnier, B. (dir.) (2018). L’éducation informelle contre la forme scolaire? Carrefours de l’Éducation, 45(1).

Garnier, B., Derouet, J.-L. & Malet, R. (2020). Sociétés inclusives et reconnaissance des diversités : le nouveau défi des politiques d’éducation. Rennes : PUR.

Goffman, E. (1983). The Interaction Order. American Sociological Review, 48(1), p.1‑17.

Håkansson, M., Kronlid, D. O. O. & Östman, L. (2019). Searching for the political dimension in education for sustainable development: socially critical, social learning and radical democratic approaches. Environmental Education Research, 25(1), p.6‑32.

Lenoir, Y., Larose, F. & Lessard, C. (2005). Le curriculum de l’enseignement primaire : regards critiques sur ses fondements et ses lignes directrices. Sherbrooke : Éditions du CRP.

Levinson, R. (2017). SAQs as a Socio-Political Programme: Some Challenges and Opportunities. Sisyphus - Journal of Education, (5), p.25-39.

Malet, R. & Garnier, B. (2020). Éducation, Mondialisation et Citoyenneté. Enjeux démocratiques et pratiques culturelles. Berlin : Peter Lang.

Turner, S. (2000). What Are Disciplines? And How Is Interdisciplinarity Different? In N. Stehr & P. Weingart (dir.), Practising Interdisciplinarity. Toronto : University of Toronto Press, p. 46-65.

Vincent, G., Lahire, B. & Thin, D. (1994). Sur l’histoire et la théorie de la forme scolaire. In G. Vincent (dir.), L’Éducation prisonnière de la forme scolaire ? Lyon : PUL, p. 11‑50.