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ÉDITORIAL



Parmi les 11 articles et la Note du terrain qui composent ce numéro général, plusieurs mettent en lumière des enjeux ou des sujets qui ont été occultés ou relégués au second plan. On y trouve entre autres celui de Julien, qui porte sur l’enseignement des sciences en Haïti (et sur la nécessité d’une approche commune), et l’étude de Ruberto, Beaulieu, Baran et Maurice sur le rôle des spécialistes de l’apprentissage (enseignants-ressources) dans les écoles secondaires (nous savons très peu de choses sur ce qu’ils font dans les établissements secondaires en comparaison avec leurs fonctions dans le secteur privé). Un autre encore, l’étude de Révauger, examine si les enseignants sont capables de reconnaître les liens interlinguistiques entre l’anglais et six autres langues ; enfin, l’article de Forozantabar et Riveros se penche sur la prolifération des classes modulaires dans les écoles et sur les préoccupations concernant leurs effets potentiels sur l’apprentissage des élèves. Plusieurs études s’intéressent aux moyens de soutenir l’apprentissage : Carter et Klein examinent l’utilisation de l’écoute radicale et le fait de devenir plus silencieux afin de mieux nous mettre à l’écoute et de pouvoir répondre aux appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation ; l’étude de Leonti, Daigle et Montésinos-Gelet porte sur les besoins en lecture des élèves du primaire présentant différents retards de développement ; Déry et Leininger-Frézal explorent l’empathie dans l’enseignement expérientiel de la géographie ; celui de Ramoo et Durand analyse les formes authentiques d’évaluation et les conditions favorisant l’apprentissage ; enfin, St-Vincent, Kearney et Fortier proposent des approches de la diversité et de l’inclusion fondées sur des principes éthiques, qui peuvent être utilement mises en œuvre par les directions d’établissement. Deux études différentes analysent le rôle joué par les dispositifs de soutien. La première étude, de Carpentier, Girouard-Gagné et Sirard, traite de la manière dont les enseignants mettent la pédagogie différenciée en pratique et de la façon dont les formes de soutien peuvent varier en fonction de facteurs tels que l’ancienneté. La seconde recherche de Ben Alaya, Petit, De France, Barker, Stack, Cimon-Paquet et Véronneau se concentre sur les élèves de la formation professionnelle qui ont affronté la transition entre l’école et le monde du travail pendant une crise éducative récente : la pandémie. Enfin, la Note du terrain de Larose propose une réflexion sur l’impact profond que l’enseignement de l’histoire a eu sur les pratiques pédagogiques et sur les apprentissages des élèves. Vous trouverez ci-dessous une synthèse des articles et de la Note du terrain. Nous vous souhaitons une agréable lecture.

Julien brosse un portrait des programmes de sciences en vigueur dans la formation initiale des enseignants du primaire en Haïti et cherche à comprendre la place qu’y occupent l’expérimentation et la démarche d’investigation. À partir d’entrevues semi-dirigées menées auprès de dix enseignants du primaire et de quatre formateurs, cette étude explore la variabilité des programmes de sciences ainsi que la place des approches transmissives et de l’expérimentation. Malgré leur intégration dans les programmes récents, les démarches d’investigation apparaissent absentes des pratiques de formation rapportées par les participants. L’étude souligne la nécessité d’un programme commun et contextualisé et invite à poursuivre les recherches sur les dispositifs de formation pratique en sciences.

Ruberto, Beaulieu, Baran et Maurice s’intéressent à la tâche des orthopédagogues au secondaire québécois et examinent dans quelle mesure celle-ci varie entre les secteurs public et privé. À partir d’un questionnaire rempli par 135 orthopédagogues, elles comparent leur contexte de travail, leurs fonctions et les modalités de services déployées. Les résultats révèlent surtout des similitudes entre les deux secteurs : l’intervention occupe la plus grande part de la tâche, tandis que l’évaluation est moins présente. Quelques différences émergent néanmoins, notamment quant au dénombrement flottant individuel et aux responsabilités administratives. L’étude contribue ainsi à documenter une pratique professionnelle encore peu étudiée au secondaire.

Observer les interactions entre les langues dans des contextes multilingues, comme c’est le cas à l'ile de La Réunion, peut faciliter l’apprentissage des langues et renforcer les pratiques pédagogiques. Toutefois, pour exploiter pleinement le potentiel des liens interlinguistiques, les enseignants doivent être capables de reconnaître les similitudes linguistiques et de les analyser de manière critique. En considérant l’anglais comme une langue-pont, Révauger examine les liens établis par dix-neuf enseignants d’anglais préservice entre l’anglais et le français, l’allemand, le coréen, le créole réunionnais, le shimaoré et l’espagnol. En se fondant sur quatre exercices contrastifs et sur des biographies langagières, les résultats révèlent une grande diversité dans les liens interlinguistiques perçus. Ils soulignent également que ces perceptions peuvent être influencées par des hypothèses non fondées sur des preuves linguistiques.

Dans leur étude, Forozantabar et Riveros examinent les perceptions de différents membres de la communauté concernant l’utilisation et la prolifération des classes modulaires dans les districts scolaires canadiens. Une étude de 234 articles de presse canadienne publiés entre 2010 et 2022 a mis en évidence trois grands thèmes : 1) les facteurs incitant les écoles à recourir aux classes modulaires; 2) les inquiétudes concernant la sécurité et le bien-être ; et 3) les solutions de rechange pour faire face au manque d’espace. Les classes modulaires sont souvent utilisées pour faire face à la surpopulation scolaire. Elles suscitent également des inquiétudes dans les communautés locales. Les résultats révèlent des inquiétudes quant aux conditions matérielles insatisfaisantes, à un sentiment d’isolement et à l’intrusion dans les espaces extérieurs des établissements scolaires.

Quelles sont nos façons autoréflexives, autophenoménologiques et incarnées de nous ajuster lorsque nous nous engageons dans l’écoute et le ralentissement? Telle était la question de recherche qui a animé Carter et Klein dans leur démarche visant à développer une conscience accrue du moment présent, ce moment et cet espace où l’espoir réside le mieux. Ils ont pratiqué l’écoute radicale, qui consiste à utiliser l’ensemble du corps pour écouter la nature, écouter notre dialogue intérieur et écouter lorsque nous sommes en conversation avec d’autres, humains ou non humains. L’écoute radicale a émergé de leur travail, en tant que colons non autochtones, dans le cadre d’un projet sur la réconciliation intitulé Walking Alongside : Taking up the Truth and Reconciliation Commission (TRC) in Teacher Education (TE). Leur principale découverte, affirment-ils, a été d’apprendre à créer un espace où, « if it is not possible to be still, we can become quiet » : silencieux afin de nous mettre à l’écoute de la nature, de notre respiration et du mouvement.

Leonti, Daigle et Montésinos-Gelet étudient les liens entre les habiletés de mise en correspondance graphophonologique et la reconnaissance de même que la production de mots écrits chez les élèves ayant un trouble développemental du langage (TDL). À partir d’une série d’épreuves standardisées (épreuve de production orthographique, épreuve de reconnaissance de mots et de pseudomots, épreuve de jugement de ressemblance) réalisées auprès de 97 élèves issus de trois écoles primaires francophones, l’étude montre que les scores en reconnaissance et en production de mots écrits des élèves ayant un TDL s’apparentent à ceux des élèves ayant un développement langagier typique ayant un âge de lecture comparable, mais sont plus faibles que ceux des élèves ayant un développement langagier typique du même âge chronologique. Ces résultats contribuent à mieux comprendre les besoins particuliers des élèves ayant un TDL dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Déry et Leininger-Frézal proposent une réflexion théorique exploratoire de la présence de l’empathie dans la didactique de la géographie, plus spécifiquement au sein de la géographie expérientielle. En premier lieu, l’article explore le choix de la géographie expérientielle en relation avec ses fondements épistémologiques et didactiques qui contestent l’identité, l’Altérité et le rapport au monde des apprenants. Par la suite, les auteures se penchent sur les liens entre l’empathie et la géographie expérientielle, pour conclure sur la possibilité d’envisager la géographie expérientielle comme un levier de développement de l’empathie géographique. 

L'article rédigé par Ramoo et Durand propose de clarifier le concept d’évaluation authentique, central dans le paradigme de l’apprentissage, mais dont les contours demeurent flous. À partir d’une revue systématique de travaux ayant conceptualisé l’authenticité en évaluation, les autrices dégagent sept composantes : l’apprenant, la tâche, les ressources, les contextes physique et social, le produit et le jugement évaluatif. Cette conceptualisation offre une lecture intégrée de l’évaluation authentique et met en évidence les conditions qui permettent de rapprocher les situations évaluatives des contextes réels. Elle fournit ainsi des repères utiles pour soutenir la conception et l’analyse des pratiques évaluatives.



Les dirigeants d’écoles font face à des défis éthiques presque quotidiennement dans l’exercice de leurs fonctions. Les recherches de St-Vincent, Kearney et Fortier sont issues d’une étude portant sur les directeur·rice·s d’établissement dans différents pays : le Canada, l’Espagne et la Nouvelle-Zélande. Cet article se concentre sur la Nouvelle-Zélande, tout en s’inscrivant dans un contexte international plus large. Les chercheurs voulaient savoir comment les directeur·rice·s d’établissement en Nouvelle-Zélande réagissaient à des situations impliquant une prise de décision éthique en matière d’inclusion et de diversité. En s’appuyant sur une typologie des approches élaborée par St-Vincent et déjà appliquée dans les autres contextes géographiques, les chercheurs ont interrogé cinq directeur·rice·s d’écoles primaires. Ce qui sera particulièrement bénéfique pour d’autres spécialistes sera les exemples de situations réelles présentées par les participants, illustrant l’approche éthique adoptée : conciliatrice, proactive, préventive, adaptative ou d’accompagnement. L’article contribue ainsi à nuancer l’approche du leadership éthique en fonction du problème rencontré, de l’école et de la direction d’établissement : il n’existe pas de solution universelle. Les chercheurs insistent surtout sur l’importance pour les dirigeants d’écoles de prendre conscience des approches qu’ils ont tendance à privilégier et de considérer d’autres approches plus efficaces dans certaines situations.

Carpentier, Girouard-Gagné et Sirard mettent en lumière les besoins de soutien relatifs à la différenciation des pratiques éducatives du personnel enseignant. L’article vise à décrire et comprendre ces besoins ainsi qu’à examiner leurs variations selon certaines caractéristiques, notamment l'expérience en enseignement, l'âge, le genre et la formation. Cette recherche, adopte un devis mixte mobilisant le questionnaire en ligne et des groupes de discussion auprès d’un échantillon constitué de 294 personnes enseignantes du Centre de services scolaire des Samares. Les résultats montrent que les besoins relatifs à la différenciation des pratiques éducatives sont abondants tant pour les personnes enseignantes expérimentées que pour celles en insertion professionnelle.

Bien que la pandémie de COVID-19 soit maintenant terminée, elle continue de servir de terrain d’étude pour comprendre les facteurs qui facilitent l’apprentissage. Ben Alaya, Petit, De France, Barker, Stack, Cimon-Paquet et Véronneau s’intéressent à la façon dont les apprenants en formation professionnelle ont vécu leur passage de l’école au monde du travail. Les élèves ont géré ces transitions de diverses manières, mais l’un des facteurs les plus importants a été leur recherche de soutien social, que ce soit auprès de leurs camarades de classe et de leurs enseignants, de professionnels ou par l’intermédiaire de réseaux informels. Les crises dans le domaine de l’éducation, comme la pandémie, peuvent influencer les comportements liés à la quête de soutien. La COVID-19 a ainsi offert l’opportunité d’éprouver l’hypothèse selon laquelle la résilience, sous la forme d’une quête de soutien, pourrait être un facteur protecteur. Une des particularités de cette étude est que les chercheurs ont pu suivre les participants dans le temps, à deux moments différents : avant la pandémie et pendant celle-ci. Les résultats ont révélé une situation plus complexe que prévu. Par exemple, l’apprentissage à distance a davantage bénéficié aux personnes qui étaient plutôt introvertis et plus autonomes dans leur manière d’apprendre. Cette étude met l’accent sur la nécessité de poursuivre les recherches afin de bien documenter les implications de ces résultats dans le cadre des pratiques et recherches futures.

La note de terrain proposée par Larose présente une discussion sur les résultats de trois années d’histoire par thème en histoire du 20e siècle dans une école secondaire de Montréal. Au cours de cette expérience d’enseignement, les jeunes choisissent les thèmes à l’étude, choisissent leur question d’examen et le font de façon démocratique. L’auteur constate que cette façon de faire améliore l’autonomie des jeunes, permet d’aborder des sujets plus actuels et plus proches des élèves, mais n’aide pas nécessairement la motivation scolaire, du moins chez les décrocheurs. En revanche, elle oblige l’enseignant à être plus à l’écoute, à ne pas sombrer dans la routine et à se renouveler.


TERESA STRONG-WILSON, VALDIN TEAGUE TSOPGNY, JULIE LACHAPELLE,

MARTINE DE GRANDPRÉ ET VANDER TAVARES