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ÉDITORIAL
Avec l’accès électronique et la publication en avant-première, le numéro de revue devient presque un anachronisme. Alors qu’autrefois, le lectorat pouvait parcourir un numéro entier comme il l’aurait fait avec un livre captivant, nous avons désormais tendance à rechercher l’article qui nous intéresse. Lire les autres articles qui l’entourent reviendrait à feuilleter la revue, un comportement que nous pouvons encore adopter dans certaines bibliothèques et désormais même en ligne, grâce à la représentation de ce à quoi ressemblerait une étagère si tous les livres et volumes y étaient physiquement disposés. Mais avons-nous le temps pour cela, ou l’envie? On peut lire certains numéros spéciaux de revues un peu comme on lirait un bon livre, car les articles, même s’ils sont variés et diversifiés, traitent du « même » sujet qui nous intéresse. Comme la Revue des sciences de l’éducation de McGill est une revue généraliste consacrée à l’éducation, l’éventail thématique de ses articles dans un numéro est souvent très large. L’un des mots les plus fréquemment utilisés dans les éditoriaux de la RSÉM consacrés aux numéros généraux est celui de « portée » : le numéro met en lumière un large éventail de sujets, de préoccupations, de questions, de communautés de recherche et de méthodes de recherche. Si un numéro général de la RSÉM constituait un livre, ce serait un ouvrage éclectique, où le principal lien entre les articles de ce numéro serait leur date d’acceptation. Cependant, à l’instar des autres numéros généraux publiés dans la revue, le présent numéro (60:2) ne fait pas exception : il contient des articles et des Notes du terrain qui offrent des perspectives riches et approfondies sur la théorie, la pratique et l’élaboration des politiques en éducation. Nous vous invitons à en découvrir quelques-uns! Et pas seulement l’article ou le sujet que vous recherchiez, mais aussi un autre. En bref, dans cet éditorial, nous souhaitons célébrer la découverte fortuite que représente ce numéro de la revue. La découverte fortuite est une expression qui rend bien compte de la gaité que nous pouvons ressentir lorsque nous tombons par hasard sur quelque chose d’inattendu.
Chacun des 11 articles dans ce numéro (six en anglais; cinq en français) ainsi que trois Notes du terrain (deux en français; une en anglais) offre quelque chose de distinctif issu d’un processus, d’un lieu, d’une position, d’un argument ou d’une préoccupation particulière. Comme pour les autres numéros généraux de la RSÉM, nous avons choisi d’organiser ces articles comme s’ils se trouvaient sur une étagère, classés par sujet, afin d’encourager le feuilletage. Ainsi, les trois premiers traitent des enjeux autochtones en éducation (les témoignages autochtones, la littérature autochtone en classe, les pratiques culturellement adaptées et respectueuses). Ce dernier article porte également sur le bilinguisme, et les trois articles qui le côtoient sur l’étagère de ce numéro abordent eux aussi des questions linguistiques (plurilinguisme et pratiques d’écriture; linguicisme et discrimination envers les personnes étudiantes étrangères; et contestation des commémorations sur le plan linguistique). Viennent ensuite trois articles, chacun traitant d’un thème ou d’une question différente en matière d’enseignement et d’apprentissage : le bien-être des élèves, la relation personne enseignante-élève et l’enseignement explicite aux élèves ayant des besoins particuliers. Les trois derniers articles peuvent sembler n’avoir qu’un lien ténu entre eux : le premier présente une stratégie et une évaluation multimodales prometteuses pour la salle de classe; le deuxième nous invite à réexaminer la pandémie de la COVID-19 et les environnements d’apprentissage hybrides comme une expérience « qui brise les frontières » et dont on ne peut revenir en arrière; enfin, le troisième nous invite à reconsidérer le domicile comme un lieu d’apprentissage riche, en particulier en tant que terrain propice au développement métacognitif. Toutefois, lus ensemble, ils pourraient se faire écho. Les trois Notes du terrain ne pourraient être plus différentes : l’une qualifie l’IA générative de « baratin »; l’autre préconise que les organisations réservent de l’espace d’accompagnement et au soutien pédagogique; la troisième traite de la valeur (créative) d’un parcours sinueux et changeant dans la réalisation d’une thèse de maîtrise (ou d’un doctorat). Vous trouverez ci-après des résumés de ces 11 articles et de ces trois Notes du terrain. Nous espérons qu’en lisant le numéro 60:2, vous pourrez faire des découvertes inattendues en parcourant (plus d’un) article ou Note. Passons maintenant aux résumés…
Louie et Poitras Pratt ont développé le témoignage autochtone en réponse au besoin urgent de pratiques pédagogiques autochtones dans les cours autochtones, qui sont de plus en plus obligatoires dans les programmes universitaires. Louie est dakelh, Poitras Pratt est métis, et ils ont collaboré avec un gardien du savoir dakelh, Terry Lynn Luggi. Louie, Poitras Pratt et Luggi abordent tout d’abord la question de la pertinence de l’utilisation des savoirs autochtones en classe, en particulier dans le contexte où la pratique du témoignage d’inspiration dakelh était enseignée sur le territoire des Blackfoot; d’autant plus que les élèves sont généralement non autochtones. Louie, Poitras Pratt et Luggi expliquent ensuite comment ils ont surmonté les tensions liées à l’utilisation des savoirs autochtones en classe, puis décrivent en détail l’élaboration d’un cours d’éducation autochtone axé sur les pratiques de témoignage d’inspiration dakelh, ce qu’ils ont appris au cours de ce processus et ce qu’ils ont retenu et pris à cœur.
Le prochain article aborde le manque de recherches sur l’enseignement de la littérature autochtone ancrée dans un contexte local, en l’occurrence sur le territoire non cédé et non abandonné des Mi’kmaq, le Mi’kma’ki dans le Canada atlantique. Cet ouvrage est le fruit d’un entrelacement d’histoires de vie et de réflexions de trois coauteurs (Downey, Legge, and Smith), qui ont participé à un cours de deuxième cycle intitulé « Les littératures autochtones en classe », donné par le premier auteur, Adrian M. Downey (d’ascendance autochtone et coloniale). Nous entendons leurs conversations « métissées » qui portent sur : l’identité, le colonialisme, la décolonisation, l’autochtonie, les inquiétudes, les choix éthiques. Ces conversations s’articulent autour de trois axes : qui sont les coauteurs; la lecture et l’apprentissage; et l’enseignement, chacun abordant à tour de rôle des thèmes de discussion tels que la notion de « suffisamment » lorsque Downey réfléchit à la signification du concept mi’kmaw de « netukulimk ». L’article se termine sur une note d’humour et souligne l’importance du rire en classe, surtout lorsqu’on aborde des récits liés à des traumatismes.
L’étude menée par Prévil et Arias Ortega s’intéresse à la dyade pédagogique, formée d’un enseignant principal et d’un éducateur traditionnel, dans le cadre d’un programme d’éducation interculturelle bilingue au Chili. L’article présente la validation d’un questionnaire administré à 50 enseignants principaux et 105 éducateurs traditionnels visant à mesurer la perception de la formation informelle au sein de la dyade pédagogique. En plus de cette validation, les résultats contribuent à la revalorisation de la démarche de mise en œuvre en temps partagé afin d’assurer aux communautés autochtones une éducation pertinente socialement et culturellement par le développement de nouvelles compétences en coopération et communication interculturelle.
Dans un contexte où les écoles québécoises accueillent un nombre croissant d’élèves issus de l’immigration, l’étude de Renaulaud examine le rôle de l’écriture de textes identitaires sur le rapport à l’écrit (RÉ) d’élèves allophones du primaire. À partir d’entretiens réalisés auprès d’élèves de sixième année linguistiquement hétérogènes, l’autrice explore les quatre dimensions du RÉ (affective, axiologique, conceptuelle et praxéologique) selon les travaux de Blaser et al. (2015). Les résultats montrent que l’écriture de textes identitaires a le potentiel de faire évoluer le rapport à l’écrit d’élèves plurilingues, mais également celui des élèves francophones des classes ordinaires.
Skelton passe en revue les recherches portant sur les enjeux auxquels sont confrontés les personnes enseignantes formées à l’étranger (EFÉ) au Canada, notamment la recertification, le « linguicisme », la discrimination, la diversité et l’inclusion. Après un aperçu et une analyse de ces enjeux, Skelton explore le soutien financier, académique, linguistique et d’acculturation auquel les EFÉ peuvent avoir accès, ainsi que les efforts visant à diversifier le corps enseignant. La dernière partie de l’article recense les lacunes dans la littérature, notamment le manque d’uniformité entre les processus provinciaux de renouvellement de certification à travers le pays, et invite les équipes de recherche à mener des études afin de mieux comprendre l’expérience des EFÉ et d’intégrer ces personnes enseignantes en plus grand nombre dans le système scolaire canadien.
Le titre résume parfaitement le sujet de l’article : « Aborder les commémorations minorisées et contestées : un métissage à partir de panneaux d’arrêt bilingues (français-anglais) vandalisés ». L’article prend la forme d’une conversation à trois (un « métissage », présenté sous forme de texte divisé en trois colonnes) entre trois auteurs : Scott, un Anglo-Canadien (d’origine écossaise et franco-américaine), Gani, un Franco-Québécois d’origine berbère et Gobran, une Anglo-Canadienne d’origine copte égyptienne. Le prétexte? Le mot français « Arrêt » a été effacé sur sept des dix-huit panneaux d’arrêt bilingue (français/anglais) de Calgary, en Alberta. L’article explore ce que de tels événements signifient pour les pédagogies relationnelles en classe, tout en abordant des conversations délicates autour de minorités et des commémorations controversées.
L’étude de Beaudoin et Barbeau-Hénault examine les perceptions déclarées du personnel enseignant et des garçons concernant la relation personne enseignante-élève (REÉ) au secondaire dans la région du Centre-du-Québec. S’inscrivant dans une approche qualitative interprétative, l’analyse thématique des données met en évidence les rôles que peuvent jouer l’affectivité, les relations conflictuelles, l’attirance, l’écoute et la violence dans la REÉ. Bien que les auteurs estiment que la théorie de l’attachement explique peu certaines dimensions susceptibles d’influencer la REÉ, ils soulignent la nécessité de poursuivre les recherches afin de mieux comprendre les motifs derrière des comportements violents ou intimidants dirigés envers les membres enseignants, spécialement les enseignantes.
Le texte de Beaulieu, Ruberto, Jolicoeur, Dupuis-Brouillette, Moreau, et Labrosse-Noury fait suite à leur étude antérieure sur l’adaptation de l’approche intégrée d’enseignement de l’oral, de la lecture et de l’écriture avec la littérature jeunesse aux caractéristiques personnelles des élèves ayant une déficience intellectuelle de sévère à profonde. L’objectif de l’étude est de faire un portrait des pratiques mises en œuvre par les participantes. Dans la présente recherche, la méthodologie de nature descriptive et qualitative est privilégiée et des ateliers respectant les principes adaptés sont proposés aux enseignantes participantes. Les résultats indiquent que des progrès chez les élèves sont observés lorsque les enseignantes sont plus explicites, ciblées, flexibles et individualisées dans leur intervention.
Ce qui distingue « Ce n’est pas qu’un livre illustré ! » de Ahn, Evans et Chin c’est la façon dont ces deux enseignantes-chercheuses et leur ancienne étudiante ont utilisé un cadre de référence axé sur les littératies multiples auprès de futures personnes enseignantes d’anglais du secondaire, en s’appuyant sur un livre illustré (intitulé « The Cow Book ») pour inviter les personnes étudiantes à créer un livre d’histoires numérique. Les futures enseignantes ont ensuite utilisé une plateforme vidéo pour évaluer leurs propres créations. La manière dont les concepts théoriques de la mulitlittératie et de la multimodalité se traduisent en pratiques pleines de sens d’enseignement, d’apprentissage et d’évaluation est très concrète. L’article se distingue également en mettant en avant les échanges qui ont eu lieu entre les trois intervenants au cours de leur processus d’enquête narrative. Ils concluent qu’une pédagogie fondée sur la multilittératie va bien au-delà de la simple utilisation de la technologie et qu’elle peut contribuer de manière essentielle à faire des personnes enseignantes des penseurs plus critiques et créatifs.
McGuire fait référence à l’expression « franchir la frontière » empruntée par Marshall McLuhan (lorsqu’un système se transforme en un autre jusqu’au point de non-retour) pour décrire ce que les élèves et les personnes enseignantes ont vécu pendant et après la pandémie de COVID-19 dans le milieu de l’éducation rurale au Nouveau-Brunswick. Bien qu’un phénomène similaire (c’est-à-dire les environnements hybrides) se soit produit à l’échelle nationale et mondiale, le contexte du Nouveau-Brunswick a permis d’étudier de près les expériences des élèves et des personnes enseignantes face à ces changements. À l’époque, McGuire était à la fois étudiant au doctorant et coordinateur des cours de technologie à l’école. L’article offre un regard privilégié sur la façon dont les personnes enseignantes et les élèves vivent des changements qui s’avèrent non pas temporaires, mais durables, donnant ainsi un aperçu de ce que pourrait signifier, pour l’éducation, le fait de vivre au cœur d’un « franchissement de la frontière ».
La recherche partenariale menée par Viola, Tremblay-Wragg, Vincent et Dumont montre que l’éducation à domicile, souvent envisagée comme une solution alternative, peut devenir un espace riche de développement métacognitif. En accompagnant cinq familles dans la réalisation de projets ouverts mobilisant des stratégies métacognitives, les chercheuses mettent en lumière l’évolution du savoir stratégique et de l’autonomie des enfants. Plus encore, l’étude révèle une transformation du rôle des mères-éducatrices, désormais plus orienté vers l’accompagnement que vers la transmission. Ces résultats rappellent l’importance de soutenir les familles dans le développement d’environnements favorables à l’apprentissage autonome.
La Note du terrain proposée par Éthier, Lefrançois, Desormeaux, Deschenaux et Péloquin découle du besoin de rendre compte des effets de l’usage d’une intelligence artificielle générative (IAg) en recherche et en éducation. Elle repose sur une autoenquête intensive, impliquant une centaine d’heures de dialogue et plus de 500 échanges avec ChatGPT-4. La démarche ne masque pas les imprévus et les échecs du processus, mais les traite comme des données scientifiques, révélant la nécessité d’une démarche rigoureuse à l’ère de l’IAg. Les auteurs proposent le concept de baratin génératif et montrent que l’IAg n’est pas un partenaire, mais un dispositif opaque à discipliner.
Dans un contexte où les personnes enseignantes du supérieur font face à une intensification de leur charge de travail et à une multiplication des réformes, soutenir l’innovation pédagogique représente un défi majeur. La Note de Duval, Perret et Brey-Xambeu met en lumière les « résidences de la pédagogie », un dispositif né en 2019 en Bourgogne-Franche-Comté pour accompagner les équipes pédagogiques dans leurs projets d’innovation. À partir de données administratives recueillies entre 2019 et 2024, l’analyse montre que l’engagement dans ces dispositifs varie selon les ressources institutionnelles et les motivations des acteurs. Cette réflexion rappelle qu’innover en pédagogie ne relève pas uniquement de la volonté individuelle, mais dépend aussi des conditions organisationnelles permettant un engagement durable malgré la surcharge professionnelle croissante.
On entend rarement parler de ce que ressentent les personnes étudiantes diplômées lorsqu’elles mènent à bien de longs travaux de recherche, comme une thèse ou un mémoire. Gishen est aujourd’hui étudiante en deuxième année de doctorat. Elle profite toutefois de cette occasion – avant que ses souvenirs ne s’estompent, remplacés par de nouveaux (liés à son parcours doctoral) – pour revenir sur son expérience de maîtrise. « Le chemin long et sinueux » aurait pu être un autre titre pour cette Note du terrain, alors que Gishen revient tour à tour sur plusieurs défis qu’elle a rencontrés. Les défis se sont transformés en tournants. Ces tournants ont ouvert la voie à des prises de conscience. En témoignant de l’incertitude et de la mutabilité du processus, Gishen attire l’attention sur l’importance de la créativité. La créativité est devenue sa ressource clé pour aspirer à atteindre la fin de ce parcours.
TERESA STRONG-WILSON, VALDIN TEAGUE TSOPGNY, JUSTINE CASTONGUAY-PAYANT, JULIE LACHAPELLE, VANDER TAVARES ET MARTINE DE GRANDPRÉ