Éditorial
Dans ce numéro général, nous pouvons entendre, par le biais de ses douze articles et de ses trois notes du terrain, une réévaluation des questions qui nous préoccupent régulièrement dans le domaine de l’éducation. Ces questions portent sur la manière de soutenir les enseignants (de la maternelle à l’enseignement supérieur), tout en ressentant encore les répercussions d’une pandémie trop récente; comment soutenir les élèves (de la petite enfance à l’université) et comment mieux prendre en compte les points de vue des parents.
Les termes « swerve » et « shift » font partie du nouveau vocabulaire que McDonnell (Concordia) et Reid (Université de Lethbridge) nous invitent à adopter pour aider à comprendre l’impact de la pandémie sur les enseignants, plus particulièrement ceux de l’enseignement supérieur. Les co-chercheurs ont utilisé des entretiens interactifs pour engager dix enseignants provenant de partout au Canada (Maritimes, Québec, Ontario, Alberta et Colombie-Britannique) dans une conversation sur leurs expériences vécues. En raison du traumatisme vécu par les enseignants et de l’épuisement professionnel qu’ils subissent, la réponse au traumatisme (exprimée sous forme de fuite, de combat ou de gel) est devenue un important prisme à travers lequel interpréter les données. Les enseignants ont également trouvé des endroits productifs (selon les termes de McDonnell et Reid) pour se « reset, rest, and nest » tout en rendant le travail à domicile praticable. Les communautés de pratiques numériques ont aidé à soutenir les enseignants pendant une période difficile.
La formation des enseignants est continuellement préoccupée par la création de structures pour soutenir les enseignants en formation initiale dans leur formation à l’identité enseignante. Leroux, Andwandter Cuellar, Vivegnis et Gélinas-Proulx ont étudié l’impact d’une révision du programme de formation des enseignants dans une université francophone au Québec. Les révisions du programme (inspirées par le travail de Fred Korthagen) visaient à aider les enseignants-étudiants à établir des connexions de la théorie à la pratique, ainsi que de la pratique à la théorie. Quatre-vingt-quatorze participants (enseignants-étudiants, enseignants-mentors, superviseurs universitaires, professeurs universitaires et chargés de cours) ont participé. L’enquête a révélé des informations importantes sur le calendrier des stages - notamment, comment les différents acteurs ont vécu différemment les changements du programme - ainsi que sur la répartition de la charge de travail des enseignants-étudiants afin qu’ils aient de véritables opportunités de (selon les co-auteurs) « re-invest their learning. »
Deschênes présente des résultats d’une étude qui portait sur un dispositif de stage d’insertion professionnelle créée pour l’intégration de nouveaux travailleurs cris chez Hydro-Québec, qui reposait principalement sur un accompagnement personnalisé par un coach (travailleur expérimenté). Ces résultats montrent que certaines difficultés liées à l’insertion professionnelle de ces travailleurs cris étaient davantage liées à des différences culturelles plutôt qu’à l’articulation entre la formation et la pratique professionnelle. En jouant un rôle de passeur culturel, le coach peut alors faciliter cette insertion. La discussion de l’article propose ainsi quelques pistes pour mieux comprendre les problèmes qui peuvent survenir lors de l’insertion professionnelle et des moyens pour y remédier.
Bégin-Caouette, Béland, Stephenson, Jones et Scott Metcalfe ont exploré si le travail des professeurs à temps plein au Canada varie en fonction du type d’université dans laquelle ils sont employés. Les auteurs ont analysé les données de l’enquête de l’Academic Profession in the Knowledge Society (APIKS) à travers une comparaison non paramétrique d’échantillons multivariés. Les résultats ont montré des différences statistiquement significatives, bien que minimes, entre les institutions de premier cycle, celles à vocation globale et celles axées sur la recherche. Les auteurs montrent que la diversité institutionnelle au Canada se reflète dans le travail académique et soutiennent que des formes de diversité verticale et horizontale peuvent exister simultanément en fonction de la valeur relative accordée à des activités académiques spécifiques.
L’article de Benrherbal et Rioux permet de décrire huit types d’incidents didactiques survenus lors de deux situations d’enseignement et d’apprentissage en sciences de 4e secondaire portant sur le rendement énergétique. L’analyse des interactions de l’enseignant réalisées lors de ces incidents montre qu’elles sont principalement orientées sur le type et la prévalence des erreurs commises par ces élèves. Les auteurs soulignent que ces interactions vont généralement faciliter la tâche à réaliser, pouvant alors réduire leur compréhension. L’article amène à réfléchir aux retombées des formes d’aides que l’enseignant offre lors d’incidents didactiques, afin d’éviter que cela mène à des effets indésirés, notamment lorsque cela réduit le niveau de difficulté de la tâche.
À l’aide d’une théorie d’identité post-structuraliste, Tavares a exploré les expériences liées à l’identité des étudiants internationaux multilingues en anglais langue seconde (ESL). L’article se distingue par son approche qui donne un aperçu du ressenti de « vivre » une identité en ESL à l’université canadienne. Il s’agit d’une étude de cas qualitative ayant impliqué trois étudiants internationaux originaires de Hong Kong, de Taïwan et de Colombie. Ces derniers étudiaient respectivement la littérature anglaise, la psychologie et la criminologie, mais leurs expériences étaient remarquablement similaires. Les étudiants ont fait part d’expériences d’exclusion, d’infériorité et de marginalisation qui semaient le doute en eux-mêmes. Tavares critique les perspectives déficitaires adoptées à l’égard des locuteurs de langues non maternelles, recommandant que les universités fassent beaucoup, beaucoup plus pour soutenir les étudiants internationaux multilingues.
La relation pédagogique est un élément important à considérer dans l’enseignement et l’apprentissage en contexte postsecondaire, puisque les études qui s’y intéressent ont surtout été menées au niveau primaire et secondaire. Dans leur contribution, Kozanitis, Thibault et Farand ont recensé 27 textes qui s’intéressent à la relation pédagogique en contexte postsecondaire. Les résultats révèlent entre autres que des questionnaires autorapportés sont majoritairement utilisés pour mesurer la relation pédagogique.
Lagacé-Leblanc, Rousseau et Massé présentent la perception des pratiques enseignantes qui favorisent la réussite scolaire d’étudiants ayant un trouble de déficit de l’attention/hyperactivité (TDAH). Les perceptions ont été recueillies auprès de 29 étudiants et de neuf conseillers en services adaptés. Celles-ci ont permis de cibler des actions qui peuvent soutenir la réussite des étudiants ayant un TDAH. Elles comprennent des actions liées au soutien visuel, à la compréhension, à l’évaluation, à la gestion du temps, à l’organisation des informations et aux stratégies d’enseignement. Cette contribution réaffirme l’importance du rôle inestimable des enseignants dans la réussite des étudiants ayant un TDAH.
Dans leur contribution portant sur l’engagement des parents auprès d’enfants ayant des besoins scolaires particuliers, Rousseau, Thibodeau, Beaudoin, Borri-Anadon et Ouellet s’intéressent à la façon dont sont perçus les diagnostics et le soutien reçu à l’école. L’enquête menée par questionnaire auprès de plus de 400 parents montre que ces derniers perçoivent généralement la situation de leur enfant à travers le diagnostic reçu, témoignant de l’emprise que prend l’approche médicale dans l’appréhension des difficultés des élèves.
En mettant en œuvre des projets « student-led service-learning » (SLP) dans les écoles secondaires du Manitoba, les enseignants de langue anglaise ont remarqué comment le bien-être des élèves était amélioré lorsque le bien-être devenait un objectif délibéré de leur planification de programme. La recherche de Watt, Krepski et Heringer fait partie de l’initiative « Well-Being and Well-Becoming in Schools » (WB2) impliquant des parties prenantes de l’éducation provinciale, des surintendants scolaires, des chercheurs universitaires, ainsi que des enseignants et des élèves. Dans l’étude de Watt et al., les enseignants ont demandé aux élèves d’aider à planifier, organiser et mettre en œuvre un projet qui, selon eux, améliorerait le bien-être dans leur communauté. L’article met l’accent sur les témoignages des cinq enseignants participants. Bien que les projets dirigés par les élèves prennent plus de temps, les enseignants ont constaté que l’apprentissage des élèves était plus profond. Les enseignants ont appris à prendre du recul et à permettre aux élèves de prendre les devants afin qu’ils puissent sortir de leur zone de confort et acquérir de nouvelles compétences.
La violence sexuelle peut être normalisée dès un très jeune âge, en effet dès la maternelle. Prioletta a mené une étude ethnographique d’une durée d’un an dans deux classes de maternelle au Canada. Elle a constaté que lorsque le genre et la sexualité sont compris de manière étroite, les comportements problématiques ne sont pas reconnus ou ils sont autorisés à se perpétuer. À partir d’une perspective théorique féministe, Prioletta a conclu que l’un des principaux obstacles au changement est les conceptions prévalentes de l’enfant. Il faut plutôt considérer les enfants comme des agents sociaux genrés qui participent activement à la lutte contre le cycle patriarcal. Ainsi, le genre et la sexualité devraient faire partie intégrante du programme de la maternelle.
Se tournant vers les notes du terrain, les établissements d’enseignement postsecondaire en Amérique du Nord cherchent à promouvoir l’équité, la diversité et l’inclusion (EDI) sur leurs campus en mettant en place des changements de politiques et de culture. Khwaja et ses collègues discutent de la situation des plus petites institutions, qui ont tendance à rencontrer des obstacles en raison du manque de capacité et de personnel. Dans leur note, ils recommandent la création de communautés de pratique virtuelles afin que les petites institutions puissent apprendre ensemble les meilleures pratiques en matière d’EDI. Toutefois, pour que les communautés de pratique en matière d’EDI réussissent, les auteurs soutiennent que les personnes qui dirigent la communauté doivent occuper des postes d’EDI continus et autonomes plutôt que des postes précaires et temporaires.
La note du terrain de Forget et Vanlint explore les enjeux et les débats entourant l’enseignement et l’apprentissage de la langue, de la lecture et de l’écriture à l’école. Plus qu’une simple réflexion, les auteures privilégient l’approche des « Éducations à… ». Celle-ci permet d’offrir aux élèves un espace voué au dialogue et à l’exploration des questions liées à la langue au Québec. Dans ce contexte, la personne enseignante doit dépasser l’action de transmission pour celle de médiation afin de contribuer au développement d’une pensée critique et stimuler la réflexivité des élèves sur la culture.
Dans la note du terrain de Button, l’auteur/enseignant/professeur en début de carrière réfléchit sur l’impact de sa pratique « feedforward », qui consiste à solliciter les commentaires constructifs des étudiants pendant un cours (afin de permettre la possibilité de changements pendant l’enseignement, aussi stressant que cela puisse être) plutôt que la méthode traditionnelle de sollicitation de commentaires seulement après un cours, ceci seulement pour sa prochaine itération. Button a été laissé avec autant de questions que de réponses, cependant convaincu de l’importance d’entendre les voix des étudiants et de répondre aux besoins des étudiants pendant l’enseignement des cours.
Nous espérons que les articles et les relevés fournissent une lecture intéressante et pertinente.
TERESA STRONG-WILSON, KEVIN PÉLOQUIN, CHANTAL TREMBLAY,
VANDER TAVARES ET THIERRY DESJARDINS