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THE MJE FORUM / Le FORUM RSÉM


DANIEL BARIL et NORMAND BAILLARGEON (dir.). La face cachée du cours Éthique et culture religieuse. Montréal, QC : Leméac. (2016). 294 p. 24,95 $. (ISBN 978-2-7609-1227-4)


GEORGES LEROUX.
Différence et liberté : enjeux actuels de l’éducation au pluralisme. Montréal, QC : Boréal. (2016). 356 p. 32,95 $ (édition de poche). (ISBN 978-2-7646-2430-2)


H
uit ans après l’implantation du programme d’éthique et culture religieuse (ECR), deux ouvrages aux contenus et aux orientations bien différentes, viennent enrichir la réflexion et le débat intellectuel et social sur la pertinence de cet enseignement.

Dans son livre, le philosophe Georges Leroux, l’un des principaux spécialistes du programme ECR, revient sur les fondements et les enjeux de l’éducation au pluralisme. S’inscrivant dans la tradition nord-américaine de la philosophie libérale de l’éducation (Nussbaum), il défend avec force la conviction que la diversité, qu’elle soit religieuse, morale ou politique, constitue une richesse pour nos sociétés démocratiques, mais aussi un défi pour la formation citoyenne des jeunes. Leroux rend compte des diverses objections formulées à l’encontre du programme ECR par des groupes religieux, laïques et politiques, et explique les contestations sociales et juridiques auxquelles elles ont donné lieu. L’auteur connaît très bien les différents acteurs de ces débats, dont il est lui-même un des principaux protagonistes, étant intervenu comme expert lors des deux procès intentés contre le programme ECR. Il livre ici une analyse fine des critiques soulevées et en réfute brillamment les fondements argumentatifs. Il propose ensuite un plaidoyer en faveur du pluralisme normatif et axiologique à la base de la réflexion éthique proposée par ECR, qui favorise la reconnaissance de l’autre et relève de l’idéal démocratique que l’éducation doit viser, tout en critiquant le relativisme moral pouvant conduire au cynisme, puis il examine les questions relatives au nécessaire respect de l’identité des jeunes et de leur liberté de conscience, ainsi qu’aux défis de la neutralité de l’enseignant, entre authenticité et rejet de l’endoctrinement.

Leroux considère que la pratique du dialogue constitue la matrice du programme ECR, mais il en distingue des finalités différentes : si, pour le volet éthique, la discussion rationnelle critique et la recherche de l’autonomie de pensée sont encouragées, la culture religieuse demande, quant à elle, le « respect absolu » des convictions étudiées. Or, cette sorte d’absolutisation du respect dû aux croyances religieuses ne vas pas sans poser problème : d’une part, les religions sont elles-mêmes constituées d’une multiplicité de courants interprétatifs divergents, parfois très critiques entre eux, et d’autre part, la pensée critique doit pouvoir permettre aux élèves, surtout au secondaire, d’interroger des rituels ou des croyances sur leur signification, souvent loin d’être univoque. Ce respect dû aux religions, tel qu’énoncé par Leroux, est probablement l’un des propos les plus vigoureusement contestés par les auteurs du collectif dirigé par Baril et Baillargeon, constitué des contributions de quatorze auteurs, issus des mondes universitaire, collégial et associatif. Ces derniers critiquent vivement le volet culture religieuse du programme, soutenant qu’il fait l’apologie des religions et n’en présente pas les aspects conflictuels. De fait, le programme ECR ne s’inscrit pas dans une perspective historique mais emprunte plutôt à l’approche phénoménologique, en offrant une étude transversale des manifestations visibles du religieux, et la critique des religions y est donc peu présente. Cependant, avant de critiquer un objet de savoir, il importe de le connaître un tant soit peu. Or, la représentation des religions décrite dans le collectif s’inscrit dans le plus pur courant scientiste du… 19e siècle ! Les dieux des religions sont des fictions, les croyances sont des superstitions et proposent des mensonges, l’idée que la vie serait d’origine surnaturelle est non seulement fausse, mais constitue aussi une hypothèse inutile, les prières ne fonctionnent pas, etc. La virulence de certains propos dessert l’ouvrage et témoigne non seulement d’une condescendance certaine à l’égard des croyants mais aussi d’une méconnaissance des recherches en sciences des religions (contextualisation des textes considérés comme sacrés, mouvements de théologie féministe, sociologie des pratiques, etc.) et d’une profonde ignorance de la métaphysique. De nombreux textes relèvent d’une logique de combat contre la religion, présentée comme un système d’oppression, particulièrement à l’égard des femmes, et témoignent d’une confusion entre la religion en général et la culture religieuse, c’est la première méprise de cet ouvrage. Pour nombre d’auteurs du livre, le projet de décrire les religions dans leurs grandes lignes — récits, croyances, rites, fêtes, etc. — équivaut à faire preuve d’une volonté de transmettre des préceptes religieux. Le projet même de l’approche culturelle du religieux, telle qu’elle est énoncée dans le programme ECR, qui vise à permettre aux élèves de connaître et de comprendre les diverses expressions du religieux en expliquant leur signification et leur fonction, les univers socioculturels auxquelles elles appartiennent, que ce soit au Québec ou ailleurs dans le monde, relève nécessairement, pour les détracteurs du programme, d’une démarche croyante, c’est ici la deuxième confusion. Ces derniers s’appuient, pour critiquer le programme ECR, sur une analyse de matériel didactique, or des manuels ou des cahiers d’activité (ces derniers n’étant pas approuvés par le Ministère de l’Éducation, il faut le rappeler) ne constituent pas le programme mais en proposent une certaine interprétation, cette distinction n’est cependant pas du tout saisie par les auteurs et c’est là la troisième confusion. Certains auteurs mènent, à partir de quelques images, ou de quelques citations, parfois sorties de leur contexte, un procès à charge contre l’ensemble du matériel didactique, en ignorant toute la riche tradition du travail d’analyse critique des manuels scolaires, reposant toujours sur des méthodologies rigoureuses éprouvées, et qui constitue pourtant un important pan de la recherche universitaire. Pour autant, les critiques qui soulignent le manque de place accordée aux visions séculières dans les manuels ne sont pas dénuées de fondement, de la même façon que la diversité à l’intérieur des religions, en particulier en termes de degrés de pratiques, doit être soulignée. Ainsi, à propos de la question, polémique, du port du voile en islam, il est important de rappeler qu’il existe, en la matière, une grande diversité de convictions et de pratiques parmi les musulmans.

Les points de vue proposés par ces deux ouvrages sont irréconciliables et le dialogue, prôné par ECR apparaît ici bien difficile. D’un côté, dans un livre qui veut s’adresser au grand public (Baril et Baillargeon) et qui ressemble parfois à un pamphlet contre la religion, la culture religieuse est vue comme un endoctrinement, qui nuit aux enfants, et qu’il est urgent à ce titre de supprimer. De l’autre, Leroux livre une riche réflexion philosophique et un vibrant plaidoyer en faveur du programme ECR, dont les vertus démocratiques contribuent au projet éducatif de former la jeunesse à la culture et à une liberté réfléchie. 

MIREILLE ESTIVALèZES Université de Montréal